JEUNESSEL’attaque des pâtes géantes, roman d’aventure humoristique pour enfants dès 8 ans
Au collège Saint-Ferdinand, la cantine est la pire du monde. La purée bouge toute seule, la compote ressemble à de la peinture séchée, et seul Gaspard mange tout avec le sourire. Mais ce midi-là, une odeur délicieuse flotte dans le réfectoire : des lasagnes. De vraies. Et derrière les portes de la cuisine, une armée de pâtes géantes vient de se réveiller. Camille, Noa, Inès et Gaspard vont devoir affronter le Général Lasagnus, un ravioli espion, un gnocchi géant et un dessert devenu fou, pour sauver leur collège et peut-être la cuisine du monde entier. Un roman d’aventure très drôle, plein d’action, de gourmandise et d’amitié, pour les lecteurs de 8 à 12 ans qui aiment rire et frissonner.
Il existe, dans chaque école, une pièce dont on parle à voix basse.
Ce n’est pas le bureau du directeur. Ce n’est pas le placard à balais où quelqu’un a un jour enfermé quelqu’un d’autre. C’est la cuisine de la cantine : portes fermées, hublots opaques, odeurs inexplicables, et personne pour dire ce qui se passe derrière.
J’ai longtemps pensé qu’il n’y avait rien là-dedans. Juste des marmites, des gens fatigués et beaucoup trop de chou-fleur.
Et puis j’ai grandi, j’ai appris à cuisiner, et j’ai compris une chose : ce qui sort d’une cuisine n’est jamais tout à fait neutre. On sent tout de suite si quelqu’un a préparé un plat en pensant à celui qui va le manger, ou s’il l’a fait parce qu’il fallait bien remplir deux cents assiettes avant midi.
Ce livre part de cette différence-là.
Le reste — les lasagnes qui parlent, le ravioli anxieux, le gnocchi de deux mètres — est arrivé tout seul.
A. S.
L’école Saint-Ferdinand avait beaucoup de qualités.
Une belle cour avec des arbres.
Des maîtres parfois gentils.
Une bibliothèque où il faisait chaud en hiver.
Mais elle avait AUSSI quelque chose d’horrible.
Quelque chose de terrible.
Quelque chose qui faisait trembler les élèves chaque jour à midi pile.
La cantine.
Pas une cantine normale.
Non.
La PIRE cantine du monde.
Il faut imaginer une grande salle carrée, avec des tables en plastique orange qui avaient dû être à la mode il y a très longtemps. Le plafond était bas. Les fenêtres étaient hautes et sales, si bien que la lumière arrivait grise, même en plein soleil. Et il y avait l’odeur. Une odeur qui ne ressemblait à aucun plat connu et qui restait accrochée aux pulls jusqu’au soir.
— Je jure sur ma collection de petites cuillères que cette purée bouge toute seule, annonça Camille en piquant son déjeuner avec sa fourchette.
Camille avait dix ans, les cheveux toujours attachés en catastrophe, et une tache de farine sur le sweat-shirt. Toujours. Même le matin en arrivant. Personne ne comprenait comment elle faisait.
À côté d’elle, Noa regardait son assiette comme si on venait de lui servir un cobra en sauce.
— Je ne mange pas ça, déclara-t-il.
— Tu dis ça tous les jours, soupira Inès.
— Parce que tous les jours, on essaie de m’empoisonner !
Noa était en CM2, comme Camille, et il avait une opinion très précise de la nourriture scolaire : c’était une catastrophe nationale. Il pointa son doigt vers l’assiette.
— Regardez ça ! Ça ressemble à de la boue radioactive. Et y a un cheveu.
— C’est une fibre de légume, corrigea Inès.
La petite fille de CM1 ajusta ses lunettes rondes. Elle avait toujours un carnet dans la poche pour noter ses observations scientifiques. Aujourd’hui, elle avait déjà écrit trois pages sur « Les Odeurs Mystérieuses de la Cantine, Référencées par Intensité et Dangerosité ».
— La fibre numéro quarante-deux, pour être précise.
— ÇA N’AIDE PAS, hurla Noa.
Gaspard, assis en face, ne participait pas à la conversation.
Parce que Gaspard mangeait.
Il mangeait toujours.
Il mangeait tout.
La purée verte.
Le poisson pané gris.
La chose orange qu’ils appelaient « compote » mais qui ressemblait à de la peinture séchée.
— Tu es un monstre, dit Noa, horrifié.
— Mmmph ? fit Gaspard, la bouche pleine.
— Tu ne te rends pas compte qu’on est en danger ?
— Mmph mmph.
— Il dit qu’il a faim, traduisit Camille. Comme tous les jours.
Noa posa sa tête sur la table.
— Pourquoi personne ne prend ça au sérieux ? La cantine de Saint-Ferdinand est un scandale d’État. Un jour, on va tous tomber raides morts, et vous verrez bien.
— On verra rien, puisqu’on sera morts, fit remarquer Inès.
— C’EST PIRE QUE CE QUE JE DISAIS.
Le chaos habituel de la cantine tournait autour d’eux. Les CE2 jouaient au foot avec des morceaux de pain rassis. Un CM1 tentait de faire flotter son yaourt à la petite cuillère, ce qui n’avait aucun sens mais l’occupait beaucoup. Les surveillants regardaient ailleurs, comme toujours.
Mais ce midi-là, quelque chose était différent.
Camille le sentit en premier.
Ça commença tout petit. Un fil d’odeur, mince comme un cheveu, qui se faufila entre le poisson pané et la purée. Puis il grossit. Il devint chaud. Il devint rond. Il remplit la salle comme si quelqu’un avait ouvert une porte sur un autre pays.
— Vous avez senti ?
— Sentir quoi ? La mort ? demanda Noa. Parce que oui, je la sens.
— Non. Une odeur… bizarre.
Inès leva le nez et renifla trois fois, très vite, comme elle faisait toujours quand elle allait dire quelque chose de sérieux.
— Tu as raison. Ce n’est pas l’odeur habituelle.
— L’odeur habituelle c’est « dégueu numéro sept », rappela Noa.
— C’est différent. Plus… Inès chercha ses mots. Plus…
— Délicieux ? proposa Gaspard en avalant.
Tous le regardèrent.
— DÉLICIEUX ? s’étrangla Noa. Tu viens de dire DÉLICIEUX ? À PROPOS DE LA CANTINE DE L’ÉCOLE SAINT-FERDINAND ?
— Je dis ce que je sens, moi.
Camille se leva à moitié de sa chaise.
L’odeur venait de quelque part. Une odeur chaude, savoureuse, qui n’avait rien à faire ici. C’était une odeur d’ail, de tomates, de fromage fondant.
— Ça sent les lasagnes, murmura-t-elle.
— Impossible, dit Inès. La cantine n’a pas les moyens d’acheter du vrai fromage. La semaine dernière, ils ont essayé de nous servir du « fromage à la truffe ». La truffe était en fait un champignon normal avec des pépites de chocolat.
— Je vous jure, ça sent les vraies lasagnes.
— Les vraies lasagnes n’existent pas, insista Noa. C’est comme les licornes et les maîtres sympas le jour des évaluations.
Mais Camille ne l’écoutait plus.
Elle regardait vers les portes de la cuisine.
Elles étaient grandes ouvertes.
Cela n’arrivait jamais.
Les portes de la cuisine de la cantine étaient toujours fermées. Verrouillées. Barricadées. La légende disait qu’un élève avait tenté d’entrer une fois, et qu’il en était ressorti avec une étrange maladie de peau et des cauchemars sur la purée qui parle.
Mais aujourd’hui, elles étaient grandes ouvertes.
Et à l’intérieur…
— Y a quelqu’un, souffla Camille.
Un homme se tenait devant les fourneaux.
Un vieil homme.
Avec une grosse moustache blanche.
Un tablier rouge.
Et un chapeau de cuisinier trop grand pour sa tête.
Il chantait doucement, dans une langue qui montait et descendait comme une chanson. Ses mains dansaient au-dessus des casseroles, et elles ne tremblaient pas du tout, alors que le reste de lui avait l’air d’avoir cent ans. Il souleva une louche pleine d’un liquide brillant et le versa lentement dans une immense marmite en cuivre.
Le liquide fit un bruit.
Pas un bruit de sauce.
Un bruit de soupir.
— Mamma mia, murmura le vieil homme. La Sauce Mère est prête.
Camille sentit ses papilles frémir.
Noa sentit son inquiétude habituelle grimper d’un cran.
Inès sortit son carnet.
Gaspard… Gaspard sentit qu’il avait encore faim.
Le vieux cuisinier se retourna. Il ne parut pas surpris de trouver quatre enfants en train de le fixer, bouche bée, à travers l’ouverture des portes. Il parut, au contraire, exactement comme quelqu’un qui attendait ça depuis longtemps.
— Ce soir, chuchota-t-il.
Il posa sa louche.
— Ce soir, tout va changer.
Il sourit.
Ses dents brillaient étrangement.
— Les lasagnes… vont régner.
— Fin de l'extrait —