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Le Tremblement de poudingsJEUNESSE

Le Tremblement de poudings

À l’hôpital des Petits Choucas, les journées sont longues, les couloirs trop calmes… et Timothée s’ennuie ferme. Jusqu’au jour où des centaines de poudings vivants jaillissent des bouches d’aération. Ils rebondissent, éclaboussent, envahissent les chambres et transforment l’hôpital en gigantesque terrain de jeu. Pour les enfants, c’est peut-être la meilleure chose qui pouvait arriver. Pour Mme Raide, beaucoup moins. Et pour Timothée, qui déteste les desserts, le cauchemar ne fait que commencer… Une aventure drôle, tendre et complètement déjantée, où quelques créatures gluantes pourraient bien changer la vie de tout un hôpital. Dès 8 ans.

JEUNESSE
HUMOUR
AVENTURE
DÈS 8 ANS

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AVERTISSEMENT

Il n’existe pas de pouding qui guérisse.

Ce qui soigne, dans un hôpital, ce sont les médecins, les infirmières, les médicaments qui ont mauvais goût et le temps. Beaucoup de temps.

Mais il y a une chose que les médecins ne savent pas faire, et c’est là que les poudings servent.

Ils ne raccourcissent pas les journées : ils les rendent moins longues, ce qui n’est pas pareil. Ils ne chassent pas la peur : ils s’assoient à côté d’elle. Ils ne remplacent pas ta maman le soir : ils gardent sa place au chaud.

C’est petit. Ça a l’air de rien.

Un jour, tu comprendras que c’est presque tout.

Alors si tu lis ce livre depuis un lit d’hôpital, avec un tuyau dans le bras et un plafond dont tu connais chaque fissure : je ne te promets pas de te guérir. Je promets de rester jusqu’à la dernière page.

Après, il faudra reprendre les médicaments. En attendant, on a des poudings.

Froutch.

A. S.

Chapitre 1 – Un lundi gris aux Petits Choucas

L’hôpital des Petits Choucas se dressait au sommet d’une colline grise, sous un ciel gris, au milieu d’un quartier gris. Il était gris à l’intérieur aussi. Les murs, les draps, les blouses des infirmières, tout était gris. Même la soupe était grise. Et le goût, accessoirement.

Ce lundi matin-là, rien ne laissait présager l’invasion la plus absurde que l’humanité ait jamais connue. Les enfants toussaient dans leurs chambres. Les infirmières couraient avec des pipettes. Et la directrice, Mme Raide, arpentait les couloirs comme un général en pleine guerre contre la joie.

Mme Raide avait un visage taillé dans du granit sévère, des lunettes qui lui poussaient sur le nez comme des serres, et une voix qui faisait geler les perfusions. Elle détestait le bruit. Elle détestait les rires. Elle détestait les couleurs. Et par-dessus tout, elle détestait les desserts.

Le sucre, disait-elle, est l’ennemi de l’ordre.

Elle avait fait retirer la cantine scolaire, le distributeur de bonbons, et même les sucettes que les infirmières cachaient dans leurs poches. Elle avait fait repeindre la salle de jeux en gris perle, parce que le jaune, disait-elle, excitait les patients. À l’hôpital des Petits Choucas, on ne guérissait pas en s’amusant. On guérissait en souffrant en silence.

Dans la chambre 12, Léa, neuf ans, asthmatique, regardait le plafond.

Elle comptait les fissures. Elle les connaissait toutes. La troisième ressemblait à un mouton. La septième à un nuage. La douzième à un flan. Elle avait faim de flan. Mais il n’y avait que de la soupe grise, et sa mère qui dormait sur une chaise, la bouche ouverte, depuis onze jours.

Dans la chambre 15, Rayan, onze ans, dessinait des pâtisseries sur son drap.

Une religieuse au chocolat. Un mille-feuille. Une tarte au citron avec des vagues de meringue. Il les mangeait des yeux, faute de mieux. Rayan était malade depuis deux ans, d’une maladie avec un nom trop long pour un drap, et il avait appris une chose que les adultes mettent parfois soixante ans à comprendre : quand on ne peut pas choisir ce qui arrive, on peut encore choisir à quoi on pense. Alors il pensait à des gâteaux.

Dans la chambre 18, Timothée, huit ans, reniflait.

Il reniflait sans arrêt. Un bruit de trompette humide. Il avait le nez rouge, les yeux rouges, l’âme rouge, et un rhume qui durait depuis six jours sans donner le moindre signe de fatigue.

Et Timothée détestait les desserts.

Ça, c’était son truc à lui. Les autres enfants détestaient les piqûres, les prises de sang, les thermomètres. Timothée détestait le sucre, le miel, la confiture, le chocolat, la crème, le caramel, et par-dessus tout, il détestait le flan.

— C’est mou, c’est froid, c’est gluant, et ça fait ploutch, expliquait-il à qui voulait l’entendre.

Personne ne voulait l’entendre. Les infirmières le plaignaient, les enfants se moquaient, sa voisine de chambre lui proposait des compotes avec des yeux navrés. Timothée s’en fichait. Il buvait de l’eau, grignotait des crackers, et avalait la soupe grise avec une fierté farouche. Au moins, elle ne lui faisait pas de sourire.

Il avait ses raisons. Elles étaient longues, elles étaient tristes, et elles concernaient son père. Mais il ne les racontait à personne.

L’hôpital tournait donc au ralenti, comme une horloge dont on aurait oublié de remonter le ressort. Les infirmières, épuisées, avaient les yeux cernés. La docteure Krinine, la seule qui avait encore un peu d’humour, tentait de raconter des blagues aux enfants, mais Mme Raide la rappelait à l’ordre :

— Un hôpital n’est pas un cirque.

Pourtant, ce lundi-là, quelque chose allait changer. Quelque chose de gluant, de tremblotant, de fluo et de terriblement sucré.

À quatorze heures vingt-trois exactement, le sol trembla.

Très légèrement. Une seconde à peine. Comme si un énorme dessert venait de s’écraser quelque part dans les fondations.

Un verre tinta sur un chariot. Une porte battit. Personne ne fit attention.

Sauf Timothée. Il avait arrêté de renifler.

Deux étages plus bas, l’infirmière Sylvie descendait le couloir avec son chariot de piqûres quand elle glissa.

Elle glissa sur une flaque. Une flaque rose. Rose bonbon.

Sylvie s’étala de tout son long, le chariot lui passa sur les orteils, les seringues volèrent dans trois directions différentes. Elle resta par terre, stupéfaite, une main dans la flaque. Elle porta la main à son nez.

Ça sentait la framboise.

Elle se releva. Elle regarda le plafond, le mur, le sol. Rien. Pourtant une traînée rose partait de la flaque, remontait le long de la plinthe, et disparaissait dans une bouche d’aération.

La bouche d’aération vibrait.

Froutch. Froutch. Froutch.

Sylvie recula jusqu’au mur d’en face. Elle avait peur des bruits bizarres depuis qu’elle avait vu un film d’horreur à douze ans. Elle attrapa sa radio d’une main tremblante.

— Allô, l’accueil ? Il se passe quelque chose au deuxième. Une flaque rose. Ça sent la framboise. Et il y a une bouche d’aération qui fait... froutch.

— Sylvie, vous avez trop pris de gardes, répondit l’accueil.

Dans la chambre 12, Léa avait senti l’odeur elle aussi.

Elle avait levé les yeux vers sa collection de fissures. Une petite goutte rose perlait à la douzième, celle qui ressemblait à un flan. La goutte grossit, hésita, et tomba sur son oreiller.

Léa se pencha. Elle inspira.

Framboise.

Et pendant trois secondes entières, elle oublia complètement qu’elle avait peur.

— Maman, dit-elle. Le plafond, il fait du sirop.

Sa mère ne se réveilla pas.

Dans la chambre 15, Rayan avait quitté son lit. Il s’était approché du mur, où le plâtre s’était fendu pendant la nuit. De la fissure sortait une lumière. Une lumière verte. Vert pomme.

Il colla son œil contre l’ouverture.

De l’autre côté, quelque chose de rond, de tremblotant et de vert le regardait avec deux petits yeux en sucre glace.

— Vous êtes qui ? chuchota Rayan.

La chose fit froutch et disparut.

Dans la chambre 18, Timothée ne vit rien. N’entendit rien. Ne sentit rien. Il fixait le mur en comptant les moutons du papier peint, ce qui était une occupation stupide, mais moins stupide que de compter les heures.

Derrière ce mur, dans le noir de la gaine de ventilation, une armée se rassemblait.

Bleue. Verte. Rose.

Et parfaitement organisée.

— Fin de l'extrait —